Les Racines du Givre
Prologue
Le froid était entré par la fenêtre mal jointe avant même que Nikolaï n'eût allumé la bougie. Il le sentit d'abord sur sa nuque, là où la peau était restée découverte sous le col de la capote, puis dans ses doigts, engourdis autour de la tasse d'étain qu'il n'avait pas encore portée à ses lèvres.
Trois heures du matin à Pétersbourg. La Nevà gelée, invisible sous la fenêtre, ne produisait plus aucun son. La ville entière retenait son souffle, comme si elle attendait que quelque chose arrive — ou que quelque chose cesse définitivement.
Sur la table, le manuscrit ouvert à la page cent douze montrait une écriture serrée, penchée vers la droite, que la lumière vacillante de la bougie rendait presque illisible. Nikolaï n'avait pas écrit une ligne depuis quatre jours. La plume trempait dans l'encre séchée, et son regard fixait les mots sans les voir.
« Tout homme porte en lui une chambre d'hiver », avait-il griffonné la veille, avant de renoncer. « Une pièce où la lumière ne pénètre qu'oblique, où le givre couvre les vitres, et où l'on attend — sans savoir quoi. »
Il posa la tasse. Le thé était froid, glacé, la surface prise d'une fine pellicule translucide. Il la fit tourner entre ses doigts et regarda les cristaux se briser, puis se reformer lentement, comme si l'eau elle-même refusait de s'offrir à la chaleur de ses mains.
Au dehors, le vent geignit contre l'angle du mur. Un bruit de bois qui travaille, de planche qui cherche sa place dans le froid. Nikolaï leva les yeux vers la fenêtre. Le givre y dessinait des fougères de cristal, des motifs qui ressemblaient à des racines cherchant la lumière à travers la glace.
Il se demanda si c'était cela, le sens du livre qu'il n'arrivait pas à finir : des racines de givre, poussant dans la chair des hommes, les reliant au froid éternel, les rendant incapables de trouver la chaleur ailleurs que dans leur propre silence.
La bougie craqua. Une ombre dansa sur le mur. Nikolaï reprit sa plume, la nettoya du bout des doigts, la trempa dans l'encre.
Il écrivit :
« Les racines du givre ne se coupent pas. Elles se dégelent — ou l'on gèle avec elles. »
— Manuscrit original, archives Gromov, boîte XII, feuillet 3
Chapitres
À propos de l'œuvre
« Les Racines du Givre » est né d'un hiver particulier — celui de 1888 à Saint-Pétersbourg, le plus froid que la ville eût connu depuis quarante-trois ans. J'habitais alors une chambre sous les toits, rue Bolchaïa Morskaïa, et j'écrivais chaque nuit à la lueur d'une bougie, parce que le gaz gelait dans les canalisations et que le propriétaire, un Allemand de la Baltique nommé Schröder, refusait d'entretenir le poêle après minuit.
Le personnage de Nikolaï m'est apparu une nuit de janvier, non pas comme une idée, mais comme une présence. Je m'étais endormi sur ma table, la tête dans les bras, et je l'ai vu distinctement : un homme de trente-six ans, assis devant une fenêtre givrée, une tasse d'étain à la main, attendant quelque chose qu'il ne pouvait pas nommer. J'ai su, en ouvrant les yeux, que je devais écrire son histoire — ou plutôt, que c'était lui qui écrivait la mienne à travers moi.
Le livre fut achevé en mars 1889, mais je ne le fis paraître que dix ans plus tard, en 1899, chez un petit éditeur de la Perspective Nevski. Il ne se vendit que cent douze exemplaires la première année — principalement à des amis et à des parents de connaissances. Puis il disparut, comme disparaissent les livres qui viennent trop tôt, ou trop tard, ou dans une langue que personne ne parle plus.
Ce n'est qu'en 1923, longtemps après ma mort, que le manuscrit fut exhumé des archives de l'Académie des sciences par un jeune philologue, et publié à nouveau — cette fois à Berlin. Depuis, il a connu plusieurs vies, dans plusieurs langues, mais je n'ai jamais cessé de penser que son vrai lecteur était celui qui le lirait seul, la nuit, en hiver, avec une bougie allumée sur sa table.
Ce site est pour vous, lecteur de la dernière heure. Puissiez-vous trouver dans ces pages un froid qui réchauffe, un silence qui parle, et des racines de givre qui vous retiennent — juste assez longtemps pour ne pas oublier.
— I. S. Gromov, note fictive pour l'édition numérique, 2024